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Des fonctionnaires attendant la paie du mois devant une banque de Kinshasa  
Des fonctionnaires attendant la paie du mois devant une banque de Kinshasa

En RDC, une bancarisation... sans banque

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Plus d'une année s’est écoulée depuis que le gouvernement congolais a décidé la bancarisation des rémunérations de ses fonctionnaires sur l’ensemble du territoire. Cette décision continue de susciter la colère des agents œuvrant en milieu rural où il n'y a pas de banque.

Jules Alimasi est enseignant dans une école secondaire à Walikale. C’est dans une banque de Goma, 220 kilomètres plus loin, qu’est logé son salaire (70 000 francs congolais, soit près de 65 euros). Le chemin est long, la route délabrée, et un aller simple en moto lui coutera 30 000 francs. À Goma, il se débrouille pour loger chez de la famille, mais il devra contacter d’autres connaissances sur place pour avoir d’autres adresses où loger. Pendant ce temps, ses élèves en pleine séance d’examen doivent attendre son retour pour achever l’année scolaire.

Un mois comptait 36, voire 40 jours dans certains bureaux de l’État
Enseignants, médecins, magistrats, policiers, militaires, où qu’ils se trouvent en mission de service, sont désormais payés à la banque. La raison, à en croire le premier ministre Matata Ponyo, est de faire un recensement général du personnel public. Autrefois, la paie se faisait sur la base des listes que détenait le comptable public, qui se déplaçait de la ville vers les milieux ruraux. Mais les comptables publics se plaisaient à gonfler l’effectif d’agents pour se faire payer des salaires dignes et décalaient ainsi les jours de paie ; un mois comptait 36, voire 40 jours dans certains bureaux de l’État. Pour parer à ces manœuvres frauduleuses, on a changé le système : tout agent doit aller toucher lui-même son salaire à la banque, même s’il n’y a pas de banque dans sa localité.

Mais Jules Alimasi n’en peut plus. C’est pour cela qu’il avait décidé de rejoindre les manifestants devant le bureau du ministre provincial de l’enseignement de Goma, le jeudi 2 juin 2013. "Le nouveau système de bancarisation handicape notre travail. Cela nous consomme en temps, en énergie et en coûts. Et au bout du compte, notre salaire s’épuise avant même qu’on ne regagne nos milieux de services", lâchait-t-il banderole en main.

"Ils sont obligés d’attendre des jours et des jours devant nos guichets"
Devant la banque internationale de crédit BIAC/Goma, où une longue file d'agents en attente d’être payés s’est constituée sous un soleil accablant, Joceline Muyembo, enseignante également, paraît visiblement abattue. On lui apporte de l’eau froide et une chaise et c’est avec peine qu’elle sort une parole : "C’est depuis trois jours que je fais des va-et-vient jusqu’à la banque. J’ai dû tout laisser, car ce salaire me fait vivre ma famille et moi. Le comble est que mon nom ne figure pas sur la nouvelle liste, parce que je suis remplaçante et que mon matricule traîne. Ils m’ont donc demandé de patienter, car mon cas est particulier. Trop c’est trop, l’État doit cesser de prendre des mesures brusques, c’est inhumain," regrette-t-elle.

Un banquier de la place explique : "Nous servons nos clients sans aucune discrimination. Seulement pour le cas des agents de l’État, il nous faut avant tout des ordres de virement et des écritures à passer. Mais il arrive que certains d’entre eux se dépêchent vers nos guichets en ville avant d’être informés si l’argent est disponible. C’est ainsi qu’ils sont obligés d’attendre des jours et des jours devant nos guichets. Nous n’y sommes pour rien."

Découverte de 3 500 fonctionnaires fictifs
Un agent du cabinet du ministre en charge de l’éducation au Nord-Kivu, Vincent M., fustige la décision de bancarisation. "Au quotidien, nous gérons les plaintes des syndicalistes, ainsi que les marches et autres manifestations des agents de l’État, surtout ceux basés en milieu rural où il n y a pas d’institutions financières. Nous avons envoyé à Kinshasa le rapport général de la situation de paie en province du Nord-Kivu et nous espérons qu’une solution sera trouvée incessamment. L’erreur que le premier ministre a faite, c’est de généraliser le système de paie par voie bancaire sans consulter les services publics compétents sur la rationalité de cette décision."

En mai 2013, lors d’une conférence de presse tenue à Kinshasa, le Premier ministre congolais s’était félicité des bénéfices apportés par le nouveau système de paie des agents de l’État. Notamment la découverte de 3 500 fonctionnaires fictifs sur tout le territoire congolais, permettant une économie de 5 millions de dollars américains.

Pour les organisations syndicales, les organisations de défense des droits humains et quelques partis politiques d’opposition, cette décision unilatérale du gouvernement doit être modifiée ou réadaptée, afin d’éviter l’injustice sociale entre agents urbains et ruraux. Le changement, oui, mais sous certaines conditions.