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Redéfinir la « jeunesse » en Côte d’Ivoire

Qui est jeune et qui ne l’est pas ? Quand cesse-t-on d’être jeune ? Dans le contexte ivoirien, le concept de "jeune" est bien difficile à définir. Au-delà des considérations d’âge, il dénote des caractéristiques socioprofessionnelles non-exhaustives et souffre de préjugés entretenus abusivement par les médias, les politiciens et la publicité commerciale.

Par Selay Marius Kouassi, Abidjan

"Si on s’en tient à la définition du Programme des Nations unies pour le développement, le terme jeune désigne ceux qui ont entre 15 et 24 ans, mais pour le ministère ivoirien de la jeunesse, l’âge limite c’est 35 ans", affirme Luc Hien, 27 ans. Luc ne manque pas de souligner que la définition de ce terme reste pour lui un exercice difficile tant il revêt diverses connotations.

En Côte d’Ivoire, si le ministère en charge de la jeunesse désigne par le terme "jeune" une personne dont l’âge est compris entre 15 et 35 ans, dans l’imaginaire collectif, la notion, elle, s’affranchit bien des considérations d’âge et désigne plutôt des personnes en difficulté d’insertion ou celles ayant de d’infimes responsabilités sociales.

"On s’accorde de plus en plus à dire qu’un jeune, c’est quelqu’un qui est âgé de 35 ans tout au plus. Mais en réalité, on considère comme jeune quelqu’un qui n’a pas encore de travail et qui est toujours à la charge d’un parent ou d’un tuteur", fait remarquer Jeanne Tabi, 29 ans, étudiante.

La presse amplifie le phénomène
A la radio, à la télévision, on entend souvent l’expression : "un jeune homme de trente-huit ans" ou un "jeune de quarante ans". Aussi et bien souvent, les médias ivoiriens utilisent le mot "jeune" pour désigner des voyous, des émeutiers, quand bien même il s’agirait le plus souvent de personnes adultes. Une considération qui change lorsque la situation de la personne qu’on décrit évolue positivement, comme le témoigne Arnaud Essoh, 24 ans, informaticien.

"Ayez un travail salarié et mariez vous par exemple. Quelque soit votre âge, même si vous avez 22 ou 23 ans, votre entourage ne vous considèrera plus comme jeune. Il vous vouera le même respect qu’on voue aux personnes beaucoup plus âgées. Quoiqu’on dira, ici, ne plus être jeune, c’est bien plus qu’une question d’âge ; c’est d’avoir les moyens financiers et une bonne situation sociale, c’est tout", explique Arnaud.

Voir du côté des politiciens pour comprendre
Pour Stéphane Essoh, 23 ans, la tranche d’âge normale qui définit un jeune comme tel est généralement considérée par les politiciens comme une période au cours de laquelle on est irresponsable et donc incapable de prendre des décisions allant dans le sens de la construction de la cité.[related-articles]

"Ils nous considèrent comme des enfants pour qui ils doivent tout décider […] Il n’y a qu’à voir l’âge des présidents des "sections jeunesse" des partis politiques ou même l’âge des ministres en charge de la jeunesse pour comprendre. Leur âge se situe bien au delà des 40 ans et cela a presque toujours été ainsi", affirme Stéphane.

L’immaturité, l’irresponsabilité, le chômage et l’insouciance sont abusivement associés à la jeunesse. Et les textes et spots publicitaires du secteur commercial transpirent cette réalité.

Quand la publicité commerciale s’en mêle
Jean-Baptiste Appia, spécialiste en communication, fait remarquer que les agences publicitaires reprennent également les connotations sociales péjoratives qui se rapportent aux jeunes et les illustrent de façon graphique ou vidéographique.

"Il n’y a qu’à prendre les publicités de "Prudence" sur le VIH/SIDA et celle de "Job Assist" sur le chômage pour voir comment la jeunesse y est dépeinte. Elle est d’une part incapable de contrôler sa sexualité, frivole et irresponsable et d’autre part, oisive, insouciante et incapable de se prendre en charge et livrée au chômage", explique Jean-Baptiste.

Le refus d’être catalogué
Eric Kouadio, 28 ans, refuse qu’on catalogue la jeunesse de la sorte. Pour cet ingénieur en Télecom, administrateur web bénévole du site internet d’une ONG, c’est "malsain" d’associer des "considérations humiliantes" au terme "jeune."

Pour lui, "définir la jeunesse ainsi, c'est faire oublier que de nombreux jeunes sont investis dans des projets bénévoles et contribuent ainsi à la vie publique par leurs engagements citoyens. Pourquoi faut-il donc avoir un travail salarié pour être considéré par le reste de la société comme adulte, utile et responsable ?"