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La route vers le Soudan du Sud

L’Ouganda est en train de construire une route menant au Soudan du Sud. La frontière de Nimule, qui sépare les deux pays, sera le seul endroit permettant d’accéder au tout nouveau pays par voie asphaltée. Durant de longues années, comme le rappelle notre correspondant sur place, le trajet de Kampala à Juba, soit 650 kilomètres, était une source de tracas.

Janvier 2008
Il est 18 heures. L’autocar tourne à droite. Juste avant d’atteindre Gulu, dans le nord de l’Ouganda, le chemin en terre battue qui mène à Juba commence. Cela fait moins de trois ans que Joseph Kony et les rebelles de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) ont quitté l’Ouganda. La campagne a l’air relativement vide ; les personnes déplacées viennent de quitter les camps. Les trois uniques autocars qui relient Kampala à Juba sont pleins de voyageurs, pour la plupart des hommes d’affaires à la recherche d’opportunités dans la région maintenant semi-autonome du Soudan du Sud.

A trois heures de route de Gulu, nous arrivons enfin dans une petite agglomération de huttes en chaume. A part notre autocar et quelques camions, le village de Bibia, où nos passeports sont tamponnés à notre sortie de l’Ouganda, est vide. Il nous faut plus d’une demi-heure pour traverser un no mans land et arriver à la frontière officielle.

Le Soudan est bien plus vide que l’Ouganda – seule une poignée de rapatriés sont ici, vivant sous des bâches en plastique fournies par des agences d’aide. Au bord de la route, je compte au moins trois camions abandonnés, témoins des violents combats qui ont eu lieu ici il y a quelques années. Au bout d’un moment, l’autocar s’arrête. Une équipe de démineurs contrôle les accotements de la route. "Parfois les voyageurs se heurtent à une mine et meurent", me dit l’un des passagers.
Après six heures de route poussiéreuse et cahoteuse, nous arrivons au Pont du Nil. "Tout le monde descend !" Les autorités craignent que le pont – d’un intérêt vital pour le Soudan du Sud vu que toutes les importations passent par ici – ne s’effondre à tout moment. Il est près de minuit lorsque nous entrons dans l’obscurité de Juba.
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Juillet 2011
Pour une raison quelconque, les autocars ne peuvent plus arriver la nuit à Juba. Actuellement, huit autocars y vont quotidiennement, bondés de commerçants, constructeurs, enseignants, chauffeurs, prostituées et chercheurs de fortune ougandais. Juba, ce sont les grosses affaires. Nous quittons Kampala à 22 heures, à une vitesse à rompre le cou. Après Gulu, les passagers endormis sont constamment réveillés par les nids-de-poule.

Un homme d’affaires assis à côté de moi fait la navette chaque semaine. Sa marchandise se trouve dans ses bagages. Je vois une énorme pile de miroirs et me demande s’ils vont tenir le coup. "Ce n’est pas confortable, mais je m’y suis habitué, dit-il. Au moins, on se fait beaucoup d’argent."

Nous atteignons la frontière à 4 heures du matin. Nous attendons trois heures avant qu’elle n’ouvre. Je ne reconnais plus l’endroit : il y a maintenant des hôtels, des bars, des restaurants. Il y a partout de la musique. Je commande un thé, me demandant ce qui m’a pris de ne pas voyager en avion.

En raison de la masse de voyageurs, l’examen de nos titres de voyage dure une bonne heure de chaque côté de la frontière. Le Soudan du Sud prend vie. Le pays vient d’acquérir l’indépendance. L’ambiance est festive. Les maisons et les centres de commerce bordent la route. Soudain, apparaît la route la plus lisse que j’aie vue depuis longtemps. Plusieurs sociétés turques aménagent une route asphaltée entre le poste-frontière de Nimule et Juba, soit une distance de 192 kilomètres – un cadeau d’USAID. Nous arrivons à Juba au milieu de l’après-midi.

Mai 2012
Cette fois-ci, le voyage doit commencer à Juba à 14 heures. Avant 19 heures, nous prenons la route. Nous empruntons la USAID Road, actuellement terminée à 75%. Le seul obstacle est un poste de contrôle supplémentaire à 20 kilomètres de Juba. Le paysage est étonnamment vert. C’est la saison des pluies – rien de comparable au trajet poussiéreux en 2008. A l’époque, il nous avait fallu six heures pour le parcourir, aujourd’hui moins de trois heures.

La frontière nous empêche de repartir tôt. Des dizaines de véhicules font la queue et là où les voitures changent de voie - les Soudanais du Sud roulent à droite, les Ougandais à gauche – c’est le désordre le plus complet. Après avoir obtenu un cachet de sortie, nous retournons à l’autocar pour nous entendre dire que nous pouvons nous rendre aux nouveaux bureaux d’immigration ougandais, maintenant près du bureau d’immigration sud-soudanais. Cela devrait permettre de gagner du temps.

Mais ce n’est pas le cas. Nous traversons le pont, qui est en fait la frontière. Là s’arrête l’asphalte. Nous devons faire attention de ne pas tomber dans les flaques d’eau devant les bureaux d’immigration ougandais. "Nous avons perdu trois heures ici", dit un responsable sud-soudanais qui se rend chez ses enfants à Kampala.

Finalement, nous nous mettons en route pour Gulu, une route négligée pendant des années. Un camion devant nous tombe en panne. La queue de véhicules grandit rapidement. Nous avons de la chance, le camion est enlevé en moins d’une heure. Nous arrivons à Kampala juste à l’heure pour nous retrouver dans les embouteillages de la soirée.

Les plus de cent kilomètres entre Gulu et le poste frontalier de Nimule constituent le dernier tronçon en terre battue. On peut perdre de deux à quatre heures sur cette route, qui devient presque impraticable après de violentes averses. Mais il y a de l’espoir : le président ougandais Yoweri Museveni a personnellement inauguré la construction d’une route asphaltée le 8 mai dernier.

Décembre 2014

Le milieu de l’année 2014 : c’est à cette date-là qu’est prévu l’achèvement de la route. Les commerçants devraient être alors à même de parcourir les 650 kilomètres sur une route entièrement asphaltée, probablement en moins de 10 heures. J’espère seulement que les postes de contrôle à moitié légal et les retards frontaliers n’annuleront pas les progrès.