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La méthode de survie du Yankee congolais

La jeunesse urbaine de la République démocratique du Congo s’est trouvé une nouvelle identité lui permettant de survivre dans la ville, a constaté Catherina Wilson. La jeune femme aux origines belge et colombienne a analysé ce phénomène dans une thèse qui a été nominée pour l’Africain Thesis Award. Allons à la rencontre du Yankee congolais.

Par Anne Saenen

"Un Yankee n’a pas de complexes", explique Gaston, un jeune homme de 28 ans habitant Kisangani. A la question de savoir comment on peut identifier un Kiyankee, nom d’un Yankee en langage local, il répond : "Quand les gens voient une personne blanche, ils ont peur et se sentent inférieurs. Mais celui qui croise un blanc, le salue et continue son chemin est une personne éclairée. C’est un Yankee de la ville."

Voici l’un des nombreux exemples des caractéristiques yankees que répertorie Catherina Wilson dans son étude. Mais surtout, sa thèse montre comment ces jeunes utilisent un vocabulaire distinct et créatif pour "abolir la stagnation et entrer dans l’âge adulte".

Cool
En parlant une langue dérivée du Lingala, connue sous le nom de Kindoubil, la jeunesse s’efforce de se montrer "importante" et "cool". Basant son travail sur celui d’autres chercheurs, Catherina Wilson montre comment certains codes sociaux peuvent être une façon d’échapper à la marginalisation et la pauvreté. De la même manière que le sapeur a recours à sa tenue vestimentaire, le Yankee a recours au langage.

Cependant, ce n’est pas uniquement à travers le langage que le Yankee congolais cherche à progresser. L’étude montre que l’attitude joue également un rôle prépondérant. Le Yankee se doit d’émaner une certaine assurance et appartenance. Il est "calme, sûr de lui, apparemment indifférent et expérimenté".

Apparemment, un Yankee est un "maître en techniques de survie", qui a "tout et toujours sous son contrôle". Ces caractéristiques exigent de lui qu’il soir un grand penseur. "S’il perd le fil d’une conversation, le Yankee fera tout pour changer la direction de la discussion pour retourner les arguments en son avantage. Le Yankee n’accepte pas d’être pris en défaut en public", écrit la thésarde.
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Elle-même une Yankee ?
Catherina Wilson raconte l’histoire qui lui est arrivée alors qu’elle était accompagnée de Kongo, un jeune congolais d’une trentaine d’années. Selon Kongo, la chercheuse était à cette occasion le parfait type du Yankee.
Ils avaient remarqué une boulangerie affichant à l’extérieur de sa vitrine le mot anglais "toast". Alléchée, la jeune femme entra et fit la queue pour passer commande. Mais, quand elle demanda ce fameux "toast", elle se rendit compte qu’il ne s’agissait que d’un exercice de langage : le vendeur ne savait même pas lui-même ce que ce mot signifiait. La situation commençait "à devenir embarrassante", car Catherina Wilson ainsi que les autres personnes présentes voyaient le vendeur se diriger vers le frigo. "Il allait chercher le mauvais produit, il allait ouvrir la porte du frigo". Finalement, aidé par les autres clients qui lui soufflèrent le mot "pain grillé", le vendeur pu rectifier le tir et servir correctement la jeune femme.
Mais, du point de vue de Kongo, la chercheuse avait gagné la bataille du langage. Grâce à sa connaissance et l’utilisation du mot "toast", Catherina Wilson avait montré qu’elle en savait plus que le vendeur. Ainsi que Kongo le décrit, elle incarnait le Yankee.

Cette anecdote illustre qu’être un Yankee signifie engager une sorte de compétition – et gagner. Selon les paroles de la chercheuse, se montrer Yankee signifie "faire impression sur l’autre en montrant que la connaissance de l’un est plus importante que la connaissance de l’autre". Selon Catherina Wilson, cette trouvaille illustre bien la "nature créative et provocatrice des langages jeunes et citadins".

Cet article est le deuxième de la série sur les trois étudiants nominés pour l'Africain Thesis Award. Vous pouvez lire ici le premier.