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Au Pakistan, le scandale d'un match de cricket truqué balaye les inondations

Le trucage présumé d'un match de cricket perdu contre l'Angleterre provoque un véritable séisme qui accapare les médias et les esprits au Pakistan, pourtant confronté à des inondations dévastatrices, la plus grave crise humanitaire en cours dans le monde.

Dimanche, le tabloïde britannique News of the World a assuré, photos et vidéos à l'appui, qu'un de ses journalistes se faisant passer pour le représentant de bookmakers a payé 150.000 livres (185.000 euros) un intermédiaire qui a pu lui dire à l'avance exactement quand des fautes seraient commises par des joueurs pakistanais.

L'hebdomadaire assure qu'au moins deux joueurs pakistanais ont été achetés par des parieurs pour commettre ces fautes.

Scotland Yard, qui mène l'enquête, a arrêté l'intermédiaire mais l'a remis en liberté sous caution dimanche soir à Londres, sans l'inculper pour l'heure. Elle a aussi interrogé le capitaine de l'équipe pakistanaise, Salman Butt, et les deux joueurs accusés par News of the World d'avoir commis les fautes grossières incriminées au cours d'un match-test finalement perdu dimanche à Londres face à l'Angleterre.

 Dans un pays où le cricket est de très loin le sport-roi, où chaque terrain vague --dans les bidonvilles comme dans les quartiers huppés--, la moindre avenue devient, à la nuit tombée, un terrain de cricket improvisé, où les stars de ce sport, payées des millions, sont adulées, les Pakistanais ont les yeux rivés sur les écrans de télévision depuis dimanche matin.

Les chaînes ont relayé au second plan les terribles images des sinistrés des inondations dont ils abreuvaient leurs téléspectateurs depuis un mois.

Plus de 20% du territoire est sous les eaux, plus d'un Pakistanais sur dix est affecté, et la catastrophe a jeté dans l'exode des millions de personnes livrées aux risques de famine et d'épidémies.

 Déjà confronté à une vague sans précédent d'attentats perpétrés pour la plupart par les kamikazes des talibans alliés à Al-Qaïda (près de 3.600 morts en trois ans), le Pakistan va faire désormais face, et pour des années, à la pire crise humanitaire de son histoire.

Le Premier ministre Yousuf Raza Gilani, qui a annoncé l'ouverture d'une enquête, a estimé, avant même ses résultats, que l'affaire "avait couvert le pays de honte", le cricket ayant la réputation d'être le sport symbole du fair-play dans les nations de l'ancien Empire britannique qui le pratiquent au plus haut niveau.

Le premier quotidien en langue anglaise, The News, ne s'embarrasse pas non plus des exigences d'une enquête: "Virez-les tous, faute de quoi la puanteur exhalée par ces allégations nous collera à jamais à la peau", lit-on dans l'éditorial titré "Pour notre plus grande honte".

"La Nation entière a honte", renchérit le Daily Jang, le premier quotidien en ourdou. "La corruption a déjà gangrené le pays" et maintenant, le cricket, déplore son éditorialiste, en référence à la réputation sulfureuse du gouvernement du président Asif Ali Zardari.

Au Pakistan, le cricket est le porte-drapeau d'un nationalisme exacerbé dans le cadre de l'éternelle rivalité avec l'Inde, qui a conduit les deux puissances militaires nucléaires voisines à s'affronter dans trois guerres depuis leur indépendance concomitante de l'Empire britannique en 1947.

Les médias sont donc aussi prompts à voir le diable derrière le scandale comme derrière les attentats des talibans. "Le trucage du match est un complot de l'Inde contre notre équipe", clame ainsi en Une le Daily Express, le deuxième quotidien en ourdou, accusant le lobby des bookmakers indiens d'avoir payé l'intermédiaire piégé par le tabloïde britannique pour "ternir l'image du Pakistan".